Sofia Benali rencontre Dr. Isabelle Mounier dans son bureau du SUMPPS de Lyon 2 — un espace clair, avec des plantes sur l’appui de fenêtre et des livres qui débordent des étagères. Neuf ans qu’elle reçoit des étudiants. Sur son bureau, deux chaises face à face : la disposition qu’elle a choisie pour ne pas mettre de bureau entre elle et ses patients. Elle parle vite, précisément, et ne cherche jamais à ménager ses interlocuteurs quand les données contredisent les idées reçues.

Dr. Mounier, quel est le profil affectif de l’étudiant·e de 2026 ?

Sofia Benali : Les étudiants qui viennent vous voir ont-ils un profil affectif différent de ceux d’il y a dix ans ?


Dr. Isabelle Mounier : Ce que j’observe c’est une polarisation nette. D’un côté, des étudiants hyperconnectés affectivement — ils multiplient les interactions, les apps, les relations brèves — mais qui se sentent plus seuls que jamais. De l’autre, une minorité croissante qui renonce complètement aux relations amoureuses pendant les études, par choix délibéré ou par épuisement. Il n’y a plus beaucoup de profils intermédiaires. L’enquête LMDE 2025 documente ça : 41 % des étudiants se disent « affectivement épuisés », terme qui n’existait pas dans les enquêtes de 2015.

Ce qui a changé structurellement, c’est l’accès permanent à un vivier de partenaires potentiels. Avant les apps, une rupture signifiait un creux. Aujourd’hui, on peut ouvrir Tinder deux minutes après avoir raccroché. Ce n’est pas une opinion, c’est clinique : cet accès immédiat empêche le travail émotionnel de deuil. Dans mon bureau, je vois des étudiants qui ont eu six « relations » en huit mois — aucune de plus de trois semaines — et qui sont bouleversés de ne pas réussir à se stabiliser affectivement.

Pour ceux qui ressentent une timidité paralysante face aux premières approches, notre guide sur surmonter la timidité pour engager les premiers contacts offre des pistes concrètes qui aident à rompre ce cycle d’évitement.

L’app fatigue : quand Tinder devient une charge cognitive

Sofia Benali : Vous utilisez le terme « app fatigue ». Comment se manifeste-t-elle cliniquement ?


Dr. Isabelle Mounier : L’app fatigue, ce n’est pas juste « j’en ai marre de swiper ». C’est un état de saturation cognitive documenté qui ressemble à la surcharge informationnelle qu’on observe chez des traders ou des contrôleurs aériens. Les données confirment que les personnes utilisant plusieurs apps simultanément (en moyenne 2,3 apps chez les 18-25 ans en France en 2025) présentent des scores d’anxiété significativement plus élevés que celles qui n’en utilisent aucune ou une seule.

Dans mon bureau, les symptômes typiques sont : une vérification compulsive des notifications même pendant les révisions, une irritabilité après 20 minutes de scroll sans match, et — le plus insidieux — une désensibilisation progressive. Ces étudiants me disent qu’ils matchent, qu’ils discutent, mais que rien ne « prend ». Sans jugement mais franchement, c’est souvent parce que l’exposition répétée à des visages, des textes et des micro-rejets a émoussé leur capacité d’intérêt réel pour une personne spécifique.

Le modèle économique des apps aggrave le problème. Elles sont conçues pour maximiser le temps passé, pas les relations réussies. Il faut en avoir conscience avant d’utiliser ces outils. Sur les spécificités de chaque app pour les profils étudiants, notre guide des applis de rencontre adaptées aux étudiants détaille les différences réelles entre plateformes.

Jeune étudiant regardant son téléphone avec des expressions d'apps de rencontre floues, air pensif et fatigué

Le ghosting : pourquoi c’est devenu banal et comment les jeunes le vivent

Sofia Benali : Le ghosting est devenu une pratique très répandue. Est-il aussi anodin que les étudiants semblent le croire ?


Dr. Isabelle Mounier : Non, et la recherche est très claire là-dessus. L’imagerie cérébrale (travaux de Kross et al.) montre que l’exclusion sociale active les mêmes réseaux neuronaux que la douleur physique. Quand quelqu’un disparaît sans explication, le cerveau cherche à comprendre. L’absence de closure crée un processus ruminal — on rejoue la conversation, on cherche l’erreur — qui peut durer des semaines.

Ce que j’observe c’est une hiérarchie de l’impact selon le style d’attachement. Les étudiants à attachement sécure récupèrent assez vite. Ceux à attachement anxieux — et ils sont nombreux dans une période de vie où l’identité est encore en construction — peuvent développer une hypervigilance relationnelle qui les amène à interpréter le moindre délai de réponse comme un signal de rejet. J’ai suivi une étudiante en M1 qui vérifiait les statuts « vu » de ses messages toutes les dix minutes et qui avait développé une forme d’insomnie liée à cette hypervigilance.

Le ghosting est « banal » au sens statistique — 78 % des 18-25 ans en ont fait l’expérience selon l’IFOP 2025 — mais banal ne signifie pas anodin. Ce qui protège, c’est d’avoir un réseau de soutien social solide, une activité physique régulière et, si les symptômes persistent plus de deux semaines, un rendez-vous au SUMPPS.

FWB (friends with benefits) : réponse rationnelle aux contraintes des études ou illusion ?

Sofia Benali : Les relations FWB semblent très répandues dans les campus. Est-ce un mode relationnel viable ?


Dr. Isabelle Mounier : Viable, oui — mais rarement pour les deux partenaires en même temps. Les données confirment que dans 60 à 70 % des FWB, un des partenaires développe des sentiments romantiques à un moment ou à un autre. Ce n’est pas pathologique — c’est la biologie de l’attachement. L’ocytocine et la vasopressine, libérées lors des relations physiques, créent des liens émotionnels qu’on n’avait pas nécessairement planifiés.

Dans mon bureau, les FWB problématiques ont presque toujours un dénominateur commun : l’ambiguïté non nommée. Deux personnes qui ne définissent pas clairement ce qu’elles font, par peur de rompre la dynamique, finissent l’une souffrant et l’autre mal à l’aise. Ce n’est pas une opinion c’est clinique : les FWB avec une conversation explicite sur les attentes — même une seule fois, même maladroite — sont significativement plus stables et moins dommageables sur le plan émotionnel que ceux qui reposent sur le non-dit.

La question n’est pas morale. C’est une question de coût émotionnel. Certains profils gèrent très bien la flexibilité affective. D’autres, notamment ceux en période de stress académique intense, ont un budget émotionnel trop limité pour absorber l’incertitude d’un FWB. Savoir dans quelle catégorie on se trouve avant de s’engager dans ce type de relation est une compétence émotionnelle que je recommande activement à mes patients.

Comment les études transforment ce qu’on cherche dans une relation

Sofia Benali : La période universitaire a-t-elle un effet spécifique sur les attentes relationnelles ?


Dr. Isabelle Mounier : Profondément. Ce que j’observe c’est une dissonance entre le discours et les comportements. En entretien, la majorité des étudiants dit chercher « quelque chose de sérieux » ou « une relation vraie ». Mais leurs comportements sur les apps et dans leurs choix relationnels racontent souvent une histoire différente. Ce n’est pas de la mauvaise foi — c’est la tension entre un idéal affectif et une réalité pratique : les études sont chronophages, les déménagements fréquents, les projets à court terme.

Ce conflit crée ce que j’appelle une « ambivalence structurelle » : on veut une relation stable mais on est dans une phase de vie intrinsèquement instable. Les étudiants qui naviguent le mieux cette période sont ceux qui acceptent cette ambivalence consciemment plutôt que de la nier. « Je suis attirée par toi mais ma vie est en transition » est une phrase honnête qui vaut mieux que de promettre une stabilité qu’on ne peut pas tenir.

Un autre facteur : les études transforment l’identité. Un étudiant en L1 et le même étudiant en M2 sont souvent des personnes très différentes dans leurs valeurs, leur estime de soi et ce qu’ils trouvent attirant. C’est une période de croissance rapide, et les relations formées en L1 doivent souvent s’adapter à des personnes qui évoluent vite — ce qui est une source de tension sous-estimée.

Les relations longue distance à la fac : plus fréquentes, plus fragiles ?

Sofia Benali : Avec les Erasmus, les stages à l’étranger, les campus multisites — les relations à distance semblent plus courantes. Résistent-elles ?


Dr. Isabelle Mounier : Les données sur les relations longue distance en période universitaire sont nuancées. Une méta-analyse de 2024 portant sur 12 000 couples montre que les LDR (long-distance relationships) ne présentent pas de taux de rupture supérieur aux couples en proximité — à condition que la durée de la distance soit définie. Le facteur le plus prédictif de succès n’est pas la distance, c’est l’existence d’un « plan de fin » : quand vivrons-nous dans la même ville ?

Ce que j’observe c’est que les LDR échouent rarement à cause de la distance elle-même. Elles échouent quand l’une des deux personnes évolue beaucoup plus vite que l’autre — ce qui est très courant en période Erasmus ou de premier emploi — et que la relation ne peut pas absorber cette asymétrie. J’ai suivi plusieurs étudiants revenus d’Erasmus dont la relation n’a pas survécu non pas à l’éloignement mais au fait qu’ils étaient devenus quelqu’un d’autre.

Sans jugement mais franchement : si votre relation présentait des fragilités avant la séparation géographique, la distance les révélera. Si elle reposait sur une base solide, une distance de six mois à un an est tout à fait navigable avec une communication régulière et des visites planifiées.

Engagement affectif et réussite académique : y a-t-il un bon timing ?

Sofia Benali : Certains étudiants pensent qu’une relation amoureuse nuit aux études. Qu’en disent les recherches ?


Dr. Isabelle Mounier : Les données sont contre-intuitives. Les étudiants en relation stable et satisfaisante obtiennent en moyenne des résultats académiques légèrement supérieurs à ceux qui sont seuls — pas inférieurs. L’explication est assez simple : une relation sécurisante réduit le niveau de stress chronique, favorise le sommeil et offre un soutien émotionnel qui libère des ressources cognitives.

Ce qui nuit aux études, ce ne sont pas les relations en général — c’est les relations instables, anxiogènes ou en cours de rupture. L’incertitude affective est le vrai ennemi de la concentration. J’ai plus de patients qui n’arrivent pas à réviser parce qu’ils attendent un message que de patients épuisés par une relation épanouissante.

Le « bon timing » existe dans le sens où certaines périodes sont plus propices que d’autres. Commencer une relation trois semaines avant les partiels, dans un contexte d’incertitude totale sur l’avenir, est objectivement plus risqué qu’en début de semestre. Mais interdire le sentiment est absurde cliniquement — on ne contrôle pas les émotions avec un calendrier. On peut en revanche avoir une conscience lucide des contraintes de contexte.

Couple d'étudiants en discussion sérieuse sur un banc de campus, attitude ouverte et attentive

Quand faut-il consulter un·e psy — et comment le faire sans appréhension

Sofia Benali : Beaucoup d’étudiants hésitent à consulter sur des sujets affectifs. Comment reconnaître le bon moment ?


Dr. Isabelle Mounier : Le critère clinique est simple : quand la souffrance affective interfère avec le fonctionnement quotidien pendant plus de deux semaines. Concretement : vous n’arrivez plus à aller en cours, à dormir, à manger normalement, à voir vos amis — non pas un jour difficile, mais de manière persistante.

Ce que j’observe c’est que beaucoup d’étudiants viennent trop tard. Pas parce qu’ils ne savent pas que ça ne va pas, mais parce qu’ils minimisent. « C’est juste une rupture, ça va passer. » Parfois ça passe, bien sûr. Mais quand ça ne passe pas — quand la tristesse vire à la rumination constante, à l’hypervigilance ou à l’évitement de toute relation — deux semaines de retard à consulter peuvent en coûter huit de récupération.

Le SUMPPS de Lyon 2, comme la plupart des services de santé universitaires, propose des rendez-vous sur des sujets affectifs et relationnels. Ce n’est pas réservé aux « cas graves ». Un étudiant qui veut comprendre pourquoi il répète les mêmes schémas relationnels ou qui veut développer ses habiletés émotionnelles est un excellent candidat à quelques séances. Pour les moments de crise aiguë, des ressources spécialisées existent : ressources pour les jeunes adultes traversant une période difficile regroupe des outils accessibles en dehors des heures de permanence SUMPPS.

Les signes de burnout académique et affectif se confondent souvent. Notre article sur reconnaître les signes de burnout étudiant aide à distinguer l’épuisement ordinaire de situations qui nécessitent un accompagnement.

5 questions rapides — vrai ou faux sur l’amour étudiant

Sofia Benali : Première affirmation : tomber amoureux en L1, c’est forcément trop tôt.

Dr. Isabelle Mounier : Faux. Il n’y a pas de « trop tôt » cliniquement. Ce qui peut être compliqué en L1, c’est la charge de changement : nouveau lieu, nouvelles personnes, nouvelles exigences. Mais une rencontre affective authentique à n’importe quel moment de la vie ne mérite pas d’être postposée pour des raisons de calendrier.

Sofia Benali : Deuxième : le ghosting est plus facile à vivre que d’être rejeté clairement.

Dr. Isabelle Mounier : Faux, et les données le confirment. Les personnes ghostées rapportent plus de rumination et une récupération plus longue que celles qui ont reçu un refus explicite, même brutal. La clarté — même douloureuse — permet de fermer le chapitre. L’absence d’explication ne permet pas de clore le processus émotionnel.

Sofia Benali : Troisième : être en couple pendant les études nuit à la moyenne.

Dr. Isabelle Mounier : Faux, à condition que la relation soit stable. Les études sur la corrélation entre statut relationnel et résultats académiques ne montrent pas d’effet négatif des relations stables. L’effet négatif documenté concerne les relations turbulentes, les ruptures en cours de semestre et l’incertitude affective chronique — pas les relations épanouissantes.

Sofia Benali : Quatrième : les étudiants utilisent les apps de rencontre différemment des autres générations.

Dr. Isabelle Mounier : Vrai. Les 18-25 ans utilisent les apps avec une attente de rapidité beaucoup plus élevée et une tolérance à l’ambiguïté plus faible que les 30-40 ans. Ils abandonnent les conversations plus vite et changent de plateforme plus fréquemment. Ce comportement est en partie adaptatif — ils ont grandi dans des environnements numériques ultra-compétitifs — mais il réduit la probabilité de laisser le temps à une connexion réelle de se développer.

Sofia Benali : Cinquième : consulter un psy pour des raisons affectives, c’est réservé aux situations de crise grave.

Dr. Isabelle Mounier : Faux, et c’est peut-être le préjugé qui coûte le plus cher. La psychologie préventive — comprendre ses schémas avant qu’ils ne créent des dégâts — est nettement plus efficace que la psychologie réparatrice. Les étudiants qui viennent me voir après une troisième relation identiquement douloureuse auraient bénéficié d’une ou deux séances exploratoires après la première.

Conseils finaux de Dr. Mounier pour les 18-25 ans

Sofia Benali : Si vous pouviez laisser trois recommandations aux étudiants qui lisent cet entretien, quelles seraient-elles ?


Dr. Isabelle Mounier : Première recommandation : limitez votre usage des apps à une seule plateforme à la fois et fixez-vous des plages horaires. Ce n’est pas un conseil moral, c’est d’hygiène cognitive. La surexposition fragmente l’attention et éduque le cerveau à l’immédiateté — ce qui est l’inverse de ce qui permet à une relation de se construire.

Deuxième recommandation : apprenez à nommer ce que vous ressentez et ce que vous cherchez, même si c’est imparfait. « Je ne sais pas trop ce que je veux mais j’ai besoin de quelqu’un de fiable » est une information valide. « Je cherche quelque chose de sérieux » sans plus de précision ne permet pas à l’autre de savoir ce que ça signifie pour vous. La communication affective est une compétence qui s’apprend. Des ressources existent pour développer son assurance relationnelle et son charisme si la confiance en soi dans les interactions affectives vous fait défaut.

Troisième recommandation : ne traitez pas votre vie affective comme un domaine séparé de votre santé globale. L’anxiété sociale, l’estime de soi, la gestion du stress — tout cela impacte vos relations. Notre comparatif des applis de rencontre pour les 18-25 ans peut vous aider à choisir les outils adaptés à votre profil, mais aucun outil ne remplace la clarté sur soi-même. Si quelque chose ne fonctionne pas de façon répétée, c’est un signal à explorer, pas à ignorer.

Dr. Isabelle Mounier reçoit au SUMPPS de Lyon 2 sur rendez-vous, accessible à tout étudiant inscrit à l’université Lyon 2. Pour les étudiants d’autres établissements, le service de santé universitaire de leur établissement propose des consultations similaires. Les délais varient de 48h en période ordinaire à 7 à 10 jours en période de partiels.